mercredi 6 juin 2007

L'ATELIER PHILO CONTINUE !

En attendant la rentrée, et la reprise des ateliers de philosophie de la bibliothèque de Bègles, n'hésitez pas à poser des questions, à engager le dialogue. Pour cela, cliquez sur le lien "Commentaires" ci-dessous.

Merci à la bibliothèque de Bègles d'avoir accueilli cet atelier, et à tous ceux qui y ont participé.

ATELIER DU 5 JUIN 2007

[…] la liberté de notre volonté se connaît sans preuve, par la seule expérience que nous en avons.

Au reste, il est si évident que nous avons une volonté libre, qui peut donner son consentement ou ne pas le donner, quand bon lui semble, que cela peut être compté pour une de nos plus communes notions.

Descartes, « Principes de la philosophie »

Très souvent, nous croyons décider librement de notre comportement tout simplement parce que nous ignorons les causes de nos décisions. On sait aussi que bien souvent la satisfaction de notre "désir", qui serait le nec plus ultra de l'expression de notre liberté, est le fait d'un désir aliéné dans des déterminations internes et externes, inconscientes et conscientes. Reste pourtant une autre sorte de liberté, ou plutôt une libération progressive, celle que peut conférer la connaissance de ces aliénations et la distinction entre déterminismes externes et internes. La connaissance permet une orientation possible de "ce qui dépend de soi", comme disaient les Stoïciens, ou encore l'exercice partiel de ce que Spinoza appelait "libre nécessité". Cette liberté consiste alors en une sorte d'acquiescement, aussi joyeux que possible, à ce que la nature produit en nous, en-dehors de nous et à travers nous. La connaissance scientifique et la réflexion philosophique peuvent contribuer à cette libération qui, en cela, ne se réduit pas à une résignation fataliste passive.

Henri Atlan, Interview à « Philosophie Magazine », juin 2007

Tout individu est libre, au sens ordinaire du terme, quand il peut faire ce qu'il veut ou qu'il juge convenable ; le fait, si c'est bien un fait, qu'il y a des causes à ce qu'on veut ou qu'on juge convenable n'y change rien.

L'idée que le déterminisme exclut la liberté s'explique aisément. Si les choix sont déterminés par des événements antérieurs, et au fond par des forces extérieures à soi, comment pourrait‑on faire des choix différents ? D'accord, on ne le peut pas. Mais la liberté d'agir autrement qu'on veut ou qu'on juge convenable serait un bienfait médiocre.

Willard Van Orman Quine, « Quiddités, Dictionnaire philosophique par intermittence »

vendredi 1 juin 2007

ATELIER DU 15 MAI 2007


Le poids le plus lourd


Que serait-ce, si un jour ou une nuit un démon te sui­vait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : « cette vie, telle que tu la vis maintenant et l'as vécue, tu devras la vivre encore une fois et encore d'innombrables fois ; et il n'y aura rien de nouveau en elle, au contraire chaque douleur et chaque joie, chaque pensée et chaque soupir et tout l'indiciblement petit et grand de ta vie devra revenir pour toi, et tout dans le même ordre et la même succession — et aussi cette arai­gnée et ce clair de lune entre les arbres, et aussi cet ins­tant et moi-même. L'éternel sablier de l'existence sera toujours à nouveau retourné — et toi même avec lui, petit grain de poussière de la poussière ! » — Ne te jetterais-tu pas à terre, ne grincerais-tu pas des dents et ne maudirais-tu pas le démon qui parlerait de la sorte ? Ou bien as-tu déjà une fois vécu un instant prodigieux, où tu aurais pu lui répondre : « tu es un Dieu et jamais je n'ai entendu chose plus divine. » Si cette pensée pre­nait de la force sur toi, tel que tu es, elle te transformerait et peut-être t'écraserait ; la question posée à propos de tout et de chaque chose : « veux-tu cela encore une fois, et encore d'innombrables fois ? » pèserait comme le poids le plus lourd sur ton action ! Ou alors combien ne devrais-tu pas t'aimer et aimer la vie, pour ne plus dési­rer autre chose que cette suprême et éternelle confirma­tion, cette suprême et éternelle sanction ?


Nietzsche, « Gai Savoir », aphorisme 341


ATELIER DU 24 AVRIL 2007

Dans toute l’étendue de l’activité de l’homme, et de sa productivité, sa fonction vitale tout entière est subordonnée à un « peut-être». Il n’est pas de victoire, pas d’acte de courage qui n’ait à leur base un « peut-être» ; i1 n’est pas une action d’éclat, pas un trait de générosité, pas une expérience ou un manuel scientifiques qui puissent être à l’abri d’une part d’incertitude. Nous ne vivons qu’en risquant notre personne d’heure en heure, et bien souvent, notre foi anticipée en un résultat incertain est la seule chose qui rende le résultat vrai. Supposez par exemple que vous gravissiez une montagne, et qu’à un moment donné vous vous trouviez dans une position si périlleuse que seul un saut terrible puisse vous sauver : si vous croyez fermement que vous êtes capable de l’accomplir avec succès, vos pieds seront armés pour vous en donner les moyens ; si vous manquez au contraire de confiance en vous-même, pensez aux dissertations que vous avez entendues de la bouche des savants sur le possible et l’impossible, et vous hésiterez si longtemps qu’à la fin, démoralisé et tremblant, vous vous lancerez désespérément dans le vide pour rouler dans l’abîme. En pareil cas (et les exemples analogues abondent), la sagesse et le courage conseillent de croire ce qui est dans la sphère de nos besoins ; il n’est pas d’autre moyen de voir nos désirs satisfaits. Refusez de croire, et vous aurez raison, car vous périrez sans retour ; croyez, et vous aurez encore rai­son, car vous serez sauvé. Antérieurement à votre acte, deux uni­vers étaient possibles ; par votre foi ou votre refus de croire, vous rendez l’un d’eux réel.


William James, La vie vaut-elle d’être vécue, in « La volonté de croire »

dimanche 15 avril 2007

ATELIER DU 3 AVRIL 2007

Un jour, un petit moine reçut de son maître l’ordre de porter un message au temple du village voisin.

Pour accéder à ce village, il fallait nécessairement traverser un pont sur lequel se trouvait un fier-à-bras, costaud, expert en maniement du sabre, qui défiait tous ceux qui passaient et les découpait en morceaux. Il provoqua en combat le petit moine ; celui-ci lui répondit :

- « Je ne peux me battre avec vous, car je dois porter un message au temple du village, mais je promets qu’à mon retour, je répondrai à votre défi. »

Le fier-à-bras, confiant dans la parole d’un moine, le laisse repartir.

Arrivé au temple, le moine donne son message et demande à parler au maître.

- « J’ai donné ma parole que je reviendrai combattre l’homme qui m’a défié, mais je ne me suis jamais battu, je n’ai jamais touché un sabre de ma vie, que dois-je faire ? »

- « Il n’y a pas grand chose à faire, juste te mettre debout, droit, face à ton adversaire, prendre le sabre à deux mains et l’élever au dessus de ta tête. A un moment, tu sentiras le froid de la lame sur la peau nue de ton crâne de moine et l’instant d’après tu seras mort. C’est tout.

Le maître décroche son plus beau sabre et l’offre au petit moine.

Celui-ci, tremblant, le prend.

Il rejoint le fier-à-bras sur le pont.

Il prend la posture recommandée par le maître, lève le sabre au dessus de sa tête et attend…

Le fier-à-bras, surpris, regarde le moine et se dit :

- « Mais que se passe-t-il ? Quelle est cette posture ? Ce moine est invincible ! Quoique je fasse, il pourra parer le coup que j’essaierai de lui porter ! »

Le fier-à-bras laisse tomber son sabre, se jette aux pieds du moine et lui dit :

- « Enseigne-moi l’art du sabre ! »

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« Attendre, se rendre attentif à ce qui fait de l’attente un acte neutre, enroulé sur soi, serré en cercles dont le plus intérieur et le plus extérieur coïncident, attention distraite en attente et retournée jusqu’à l’inattendu. Attente, attente qui est le refus de rien attendre, calme étendue déroulée par les pas. »

Maurice Blanchot, L’Attente, l’oubli

mardi 27 mars 2007

ATELIER DU 20 MARS 2007

Faut-il rechercher le bonheur ?

La philosophie nous permet-elle d’accéder au bonheur ?

« S’il est vrai qu’avec lui nous possédons tout,

et que sans lui nous faisons tout pour l’obtenir. »

Epicure, Lettre à Ménécée

La solution du problème que tu vois dans la vie, c'est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème. Que la vie soit problématique, cela veut dire que ta vie ne s'accorde pas à la forme du vivre. Il faut alors que tu changes ta vie, et si elle s'accorde à une telle forme, ce qui fait problème disparaîtra.

Mais n'avons-nous pas le sentiment que celui qui ne voit pas là de problème est aveugle à quelque chose d'important ? Voire à ce qu'il y a de plus important ? Ne suis-je pas tenté de dire qu'il vit sans but - et justement "aveuglément", un peu comme une taupe, et que si seulement il pouvait voir, il verrait le problème ?

Ou ne dois-je pas dire que celui qui vit bien ne ressent pas le problème comme quelque chose d'affligeant, et donc non plus comme problématique, mais plutôt comme une joie - quelque chose de semblable à un éther lumineux autour de sa vie, et non à un arrière‑plan douteux ?

Ludwig Wittgenstein, Remarques mêlées


Notre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est de vivre à propos

Michel de Montaigne, Essais, Livre III, Chapitre XIII


Tout est bien… Tout. L’homme est malheureux parce qu’il ne sait pas qu’il est heureux. Ce n’est que cela. C’est tout, c’est tout ! Quand on le découvre, on devient heureux aussitôt, à l’instant même.

Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, Les Possédés

ATELIER DU 6 MARS 2007

Même jeune, on ne doit pas hésiter à philosopher. Ni, même au seuil de la vieillesse, se fatiguer de l’exercice philosophique. Il n’est jamais trop tôt, qui que l’on soit, ni trop tard pour l’assainissement de l’âme. Tel, qui dit que l’heure de philosopher n’est pas venue ou qu’elle est déjà passée, ressemble à qui dirait que pour le bonheur, l’heure n’est pas venue ou qu’elle n’est plus. Sont donc appelés à philosopher le jeune comme le vieux. Le second pour que, vieillissant, il reste jeune en biens par esprit de gratitude à l’égard du passé. Le premier pour que, jeune, il soit aussi un ancien par son sang-froid à l’égard de l’avenir. En définitive, on doit donc se préoccuper de ce qui crée le bonheur, s’il est vrai qu’avec lui nous possédons tout, et que sans lui nous faisons tout pour l’obtenir.

Epicure, Lettre à Ménécée


Lorsqu’on sent qu’on se heurte à un problème, il faut cesser d’y réfléchir davantage sans quoi on ne peut s’en dépêtrer. Il faut plutôt commencer à penser là où on parvient à s’asseoir confortablement.

Wittgenstein, Carnets secrets, 26/11/1914



Il faut que l’homme, avec son esprit, son cœur, son âme, bref, dans sa totalité, se rapporte à la chose, se tienne au milieu d’elle et la laisse faire.

Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, addition au par. 449